
(...) Par contre, habitant Singapour, je n'avais aucun contact avec l'industrie et je n'avais aucune idée de la façon dont on pouvait devenir auteur de comics. Il n'y avait pas de festivals, pas d'éditeurs, pas d'auteurs à qui parler... C'est comme ça que je me suis retrouvé à étudier la philo à Cambridge en Angeleterre.
Mais pendant ma seconde année à l'Université, j'ai envoyé quelques dessins à un journal de Singapour qui a commencé à les publier. C'était la première fois que je gagnais de l'argent grâce à ma passion. Une fois le virus pris, j'ai su que c'était comme ça que je voulais gagner ma vie, bien que conscient de la difficulté de la tâche. Dans cette perspective, aller étudier à la Rhodes Island School of Design et avoir David Mazzuchelli comme professeur a été un énorme tremplin: il a été le premier à vraiment m'aider à comprendre comment m'insérer à la fois dans l'édition "mainstream" et chez les éditeurs indépendants.
L'album Malinky Robot est publié en France en exclusivité mondiale par le nouveau label de Editions Paquet, BAO, même si certaines parties ont été publiées sous d'autres formes dans des fanzines ou des collectifs. Comment vous êtes vous retrouvés dans cette aventure?J'ai eu la chance de rencontrer Pierre Paquet au San Diego Comic Con il y a quelques années. On était restés en contact et quand il a lancé le label BAO avec un nouveau Directeur de Collection, ils m'ont proposé de publier
Malinky Robot en Français, et j'aurais été bien incapable de dire non.
Malinky Robot est un des tous premiers titres de ce label qui a pour ambition d'être un point de rencontre entre les artistes Asiatiques, Européens et Américains, entre les différentes façons de raconter des histoires et entre les différentes cultures. Cela semble aussi être une bonne définition de votre travail, est-ce que c'est comme ça que vous le ressentez ?Hmm... En fait, j'ai lu vraiment plein des genres de BD/Comics/Mangas différents, d'Astérix à Maus, de Lee et Kirby à Munoz et Sampayo, et je les ai tous appréciés de différentes façons, et il me semble naturel que ma propre façon de raconter des histoires reflète toutes ces influences.
Malinky Robot suit les pérégrinations de deux jeunes garçons dans une sorte de Tokyo imaginaire. Pourquoi choisr cette ville en particulier et ces personnages ?Les villes Japonaises, et Asiatiques en général, exercent sur moi une véritable fascination graphique, à la fois dans la réalité et dans la façon dont elles sont montrées dans des fims comme Blade Runner ou des Comics comme The Big Guy. C'est lié à une combinaison de bâtiments aux lignes très découpées et d'une sensation très organique donnée par tous les néons et les fils électriques qui circulent dans tous les sens, un univers très riche. Plus concrètement, j'ai acheté un jour chez un soldeur le livre d'Edward Fowler "San'ya Blues" et l'univers qu'il décrivait, celui des exclus à Tokyo qui luttent au quotidien pour survivre, m'est apparu comme cadre parfait pour y raconter des histoires.
Quant aux personnages, je dirais qu'ils sont issus de brouillons, de petites annotations, une sorte de processus naturel et spontané, plutôt que d'une recherche très structurée.
Il semble que les deux garçons de Malinky Robot, Atari et Oliver, n'aient pas de but particulier et apprécient cette situation. Est-ce que cela reflète un point de vue sur le monde autour de vous ?Je suppose que je suis attiré par les histoires un peu déstructurées, qui avancent par à-coups; cela ressemble plus aux vrais rythmes de la vie, par opposition à des histoires qui appliquent des règles plus strictes de narration. Au-delà de ce constat, je suis vraiment persuadé que beaucoup des plaisirs de l'existence, et même ses points d'orgue, sont liés à des petites choses, plutôt qu'à de grands bouleversements, alors peut-être bien que les histoires que je raconte reflètent cette sensibilité.
Votre style graphique est unique et facilement reconnaisable. C'est un mélange de traits très détaillés mais en même temps très libres et très bruts, combinés à des couleurs très chaudes. On pourrait lire une sorte de filiation avec Matsumoto (Amer Béton), les caricatures de Daumier et Walt Disney. Vous reconnaissez-vous dans ces influences ou bien y-a-t-il d'autres noms que vous voudriez mentionner ?Mes propres influences conscientes sont Bill Watterson, Katsuhiro Otomo, Dave McKean, Geoff Darrow and Matsamune Shirow, avec de nouveaux artistes que je découvre en permanence et qui rejoignent cette liste.
Né en Malaisie, vous vivez aujourd'hui à Singapour. Pouvez-vous nous parler un peu de l'industrie de la BD dans ce coin du monde assez méconnu des Français? En fait, comme je l'ai déjà dit tout-à-l'heure, l'industrie de la BD à Singapour et en Asie du Sud Est en général en est vraiment à ses prémices: les auteurs qui ont la chance de trouver un éditeur sont très mal payés et doivent abandonner tous leurs droits. En plus, la demande est exclusivement tournée vers des importations des USA ou du Japon. Il y a quelques auteurs qui essaient de s'en sortir, mais dans une relative isolation, comparé aux véritables communautés de créateurs qui existent dans d'autres régions du monde. Je suppose que cela a été une des principales motivations du projet
Liquid City publié chez Image l'année dernière. Cette anthologie d'artistes de la région a permis de leur donner plus de visibilité et de jeter les bases d'une communauté.
Vous travaillez esseniellement pour des éditeurs américains (DC Vertigo, DC Minx, SLG) et un de vos albums Wonderland a été nominé pour un Eisner Award du meilleur dessin en 2007. Aurons-nous bientôt la chance de découvrir d'autres ouvrages en Français?J'aimerais vraiment que cela arrive. Pourquoi pas une édition française de
Wonderland ou de
My faith in Frankie?
Sonny, merci de votre temps et de votre gentillesse et à bientôt pour votre tournée de signature en France au mois de Mars.
ENTRETIEN LIBRE DE DROITS, MERCI DE CITER LA SOURCE.